Compagnonnage

L’article présenté ici a été publié dans la Revue de la Sécurité, mars 1984.

qualité et compagnonnage

Perfectionner le toucher jusqu’à en faire un tact.
L’intelligence remontera de vos mains jusqu’à votre cerveau.
Henri Bergson

Convoitée, conservée jalousement et secrètement gardée, bannie, protégée pour le meilleur et pour le pire, topée, contestée, et cérémonieusement annoncée, la qualité n’a parfois qu’un tour, celui du tour de main. Celui du Tour de France. Celui des Compagnons du Devoir et des Compagnons du Devoir de Liberté.

Autrefois, jadis, aujourd’hui encore, les étapes de ville en ville des coteries et des pays [1] furent, sont l’occasion d’un apprentissage de longue haleine, d’une formation permanente, du travail jusqu’à la perfection du chef d’œuvre, de l’œuvre d’une vie.

Une fort belle légende s’entretient autour du Compagnonnage, prônant l’amour du métier, la conscience de la perfectibilité et de l’humilité quant à ses réalisations, ses créations, ses œuvres, le goût de l’effort, l’entraide et la solidarité. Cette légende nous vient du fond des âges. Là, les personnages adulés s’appelent le Père Soubise, Maître Jacques, Salomon… et le pélerinage à la Sainte Baume s’impose. Le Compagnon visite là où, d’après la tradition, est l’emplacement du tombeau de Maître Jacques. Ces personnages mythiques sont parés, affabulés…

Le Compagnonnage repose sur un esprit ; il en est porteur. Il est le cheminement qui conduit au spirituel. Voilà un grand mot qu’il convient de bien situer dans la démarche des Compagnons. Spirituel ne veut pas dire religieux ni confessionnel. Spirituel veut dire : de l’esprit. Il émane d’un homme comme le parfum d’une fleur. C’est la quintessence d’un fruit qu’on a distillé pour en extraire le meilleur. Ce qui reste sera jeté comme inutile. [2]

Il s’agit pour le Compagnon de faire œuvre, mais il s’agit avant tout de faire œuvre de foi.

Le Compagnon s’accomplit par son métier. Il doit donc le posséder pleinement pour réaliser cet accomplissement. Ce qui s’exprime en quelques mots : la vie entière n’est jamais trop longue pour en atteindre la plénitude. [3]

On ne fait rien de bon dans la facilité, c’est dans l’épreuve qu’on peut donner sa pleine mesure. [4]

Celui qui aime vraiment son métier le fait bien. Cela lui procure des satisfactions intérieures que les autres ne peuvent éprouver. Combien de fois ai-je vu un ouvrier ramasser ses fers et les contempler amoureusement, ou regarder partir le cheval qui s’en va sur ses beaux aplombs, nanti de ses quatre fers aux pinçons bien levés, chanfreins réguliers accusant la courbure gracieuse du sabot… [5]

A partir de l’an 1000, en notre pays de Gaulle, les Capétiens s’efforcèrent d’animer le peuple, de leur donner en quelque sorte un idéal, un objectif progressiste. A l’époque, le Christianisme s’essayait devant un peuple qui ne rentrait guère dans les temples chrétiens.
S’érigèrent alors des églises. Apparurent les moines constructeurs qui furent les premiers éducateurs du Compagnonnage.

Saint Bernard, abbé de Clairvaux, eut un rayonnement tel qu’il conseilla les Rois, désigna des Papes. Ce moine créa en 1128, au grand Concile de Troyes, l’ordre militaire du Temple. En même temps, il distilla dans ses abbayes cisterciennes, les sept arts libéraux : Grammaire, Rhétorique, Arithmétique, Dialectique, Astronomie, Géométrie et Musique. Les moines vinrent alors s’initier à ces arts. Ils devinrent maîtres. Ils donnèrent une technologie destinée à tracer les volumes en pénétration (pierre, bois) qui devait servir à la construction des cathédrales gothiques.

Ainsi naquit le “Trait”, dont le secret fut confié aux premiers Compagnons dit du Saint Devoir de Dieu, qui, avant même de participer à la seconde croisade, prêchée par Saint Bernard sur la colline de Vézelay, durent subir une première initiation dans l’abbaye cistercienne de Fontenay.

Ces Compagnons, ces croisés, à Chypre, expérimentèrent la croisée d’ogives et l’utilisèrent dans les cathédrales de France où l’on retrouve encore parfois cette apostrophe “C’est de l’Orient que nous vient la lumière.” Oui, le Compagnon apprend le Trait, art indispensable dans les métiers de la pierre et du bois. Pour dépasser le stade de l’exécution d’une tâche, parcellaire et répétitive, pour être l’ouvrier, l’œuvrier responsable d’une création complète. Le Trait est “l’art de dessiner les appareils de charpente, de pierre de menuiserie [6], “l’art de construire solidement et avec élégance les voûtes d’un édifice [7].

Le Compagnon apprend sur le Tour, vaille que vaille, non seulement les rudiments mais les subtilités de cette coupe, de cet Art du Trait.

Occupez vous de dessin linéaire, prenez de bonnes notions des cinq ordres d’architecture, et vous formerez ainsi votre goût sur les proportions les plus justes et les plus belles. Acquérez la connaissance de la Géométrie descriptive appliquée à la menuiserie, c’est-à-dire du trait de l’escalier, de l’arêtier des voussures et d’un grand nombre de coupes en bois… [8] .

Les charpentes deviennent arabesques, les serrures s’inscrustent…
Des cathédrales aux théâtres, en nos demeures, tourbillonne l’esprit du Trait. Marius Maume, “Limousin l’Ami du Trait”, réinvente l’escalier, lui donne une âme, le magnifie.

Timons à l’anglaise, à la française, structures à courbes ou sur poteaux, vis de Saint Gilles, escaliers à limons centraux avec emmarchements en porte-à-faux, pleins cintres, spirales diverses, crémaillères embalustrées à l’herminette au piochon, entaillées et ragassées à la hauteur modulée de 17 cm (le pas de la reine) par 26 cm de foulée ce qui pose exactement et fonctionnellement l’équation de l’escalier. [9]

Des bras, des mains et du travail. Et tant de mesure à la démesure.

Il y a apparemment un monde entre cet artiste et les modestes ouvriers que nous sommes. Pourtant le contact s’établit, l’amitié même. Ce qui n’est pas l’obscur intellectuel qui nous abreuve de formules abstraites pour essayer de nous dominer. Son érudition n’écrase jamais notre ignorance mais elle stimule en nous ce qu’il y a de meilleur. A ce contact, on se sent attiré vers le haut. Ce sage penseur, ce philosophe ouvrier aux mains colleuses nous transmet son héritage comme un père. Car c’est aussi un ouvrier. Il tient farouchement à réaliser entièrement ses œuvres. Il incarne le parfait équilibre entre la pensée et la main, entre l’esprit et le savoir faire. [10] (Ici, c’est l’aspirant Compagnon qui nous parle.)

Autrefois en diligence, en patache, en gondole, en charette ou en bateau-poste, jadis à pied…

Le Tour de France est un périple où la rencontre est permanente, qu’elle soit entre compagnons, dévoirants ou gavots [11] – joutes et chicanes furent parfois explosives -, qu’elle soit d’œuvres… Il ne faut pas se laisser prendre à la routine, il faut se confronter. Se laisser prendre au jeu de l’art, au jeu de l’amour. Se donner corps et âme.

Pratiquer, partager sans limites ses connaissances et son existence quotidienne, partager le gîte et le couvert, transmettre le savoir, l’expérience, la manière de voir, acquis au cours des voyages et des séjours, transmettre le secret de l’efficacité, de l’art, de la qualité. L’œuvre est avant tout de générosité.

Le Compagnon s’initie aux techniques de plusieurs maîtres, œuvre et espère à son tour devenir maître. Qualité, mais est-ce un vain mot, un piètre mot ? A l’heure où nos oreilles se ferment à force de rabachage. A l’heure où la motivation au travail bat de l’aile. A l’heure où le corps est rendu, retendu, détendu en silence ou en musiques. A l’heure où il n’est guère question de cœur, de tête, d’âme…

Ne soyons pas si moroses. Elle demeure notre mère Qualité. Insidieusement certes. Elle est tue. Mais elle est force d’âme, si omniprésente et si éternelle. Les Compagnons sont bien là pour le prouver, le confirmer. Admirons leurs œuvres, leurs chefs-d’œuvre.

L’Art est la figuration des choses non soumises à un sens. C’est un contact avec l’invisible. [12]

Admirons leur coup d’œil avant le tracé de l’épure.

Pendant ce courts instant, l’œil surveille et apprécie. Le cerveau reçoit les renseignements et commande les mouvements, leur force, leur amplitude, leur rythme. Tout le corps est une action : les muscles, le corps, la respiration. [13]

Admirons, réapprenons l’amour du métier. Rentrons dans cette merveilleuses, fascinante, mystérieuse danse. Devenons Compagnons.


[1] coterie : nom que se donnent entre eux les Compagnons de certains corps comme les charpentiers, les couvreurs, les tailleurs de pierre… alors que les autres s’appelent : pays. D’autres interprétations font appeler coteries les compagnons fixés et pays ceux qui sont encore sur le Tour de France.

[2] [3] [4] [10] [12] [13] Emile le Normand : Langlois et Emile le Normand, Compagnons du Devoir, Flammarion, 1983

[5]Abel Boyer : Le Tour de France d’un Compagnon du Devoir, Imprimerie du Compagnonnage, Paris, 1975

[6] Agricol Perdiguier, Mémoires d’un Compagnon, Reédition, Librairie du Compagnonnage, Paris, 1977

[7] Simonin : Traité élémentaire de la coupe et des pierres ou art du Trait, chez Joubert, Paris, 1792

[8] Agricol Perdiguier, Le Livre du Compagnonnage, 1841, Reédition, Laffite Reprints, Marseille, 1978

[9] Raoul Vergez, L’esprit de l’escalier, in Bois d’Aujourd’hui, septembre 1973

[11] dévoirant : nom des Compagnons du Devoir; gavot : nom des Compagnons du Devoir de Liberté.